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martes, 5 de enero de 2016

Fragmento de L'élégance du hérisson de Muriel Babery

Le hérisson


Apparemment, de temps en temps, les adultes prennent le temps de s’asseoir et de contempler le désastre qu’est leur vie. Alors ils se lamentent sans comprendre et, comme des mouches que si cognent toujours à la même vitre, ils s’agitent, els souffrent, ils dépérissent, ils dépriment et ils s’interrogent sur l’engrenage qui les a conduits là où ils ne voulaient pas aller. Les plus intelligents en font même une religion : ah, la méprisable vacuité de l’existence bourgeoise !  

[…]

Moi, j’ai douze ans, j’habite au 7 Rue de Grenelle dans un appartement de riches. Mes parents sont riches, ma famille est riche et ma sœur et moi sommes par conséquent virtuellement riches […] Malgré cela, malgré toute cette chance et toute cette richesse, depuis très longtemps, je sais que la destination finale, c’est le bocal à poisson.

[…]

Mais ce qui est certain, c’est que dans le bocal, je n’irai pas. C’est une décision bien réfléchie. Même pour une personne aussi intelligente que moi, aussi douée pour les études, aussi différente des autres et aussi supérieure à la plupart, la vie est déjà tracée et c’est triste à pleurer : personne ne semble avoir songé au fait que si l’existence est absurde, y réussir brillamment n’a pas plus de valeur qu’y échouer. C’est seulement plus confortable. Et encore : je crois que la lucidité rend le succès amer alors que la médiocrité espère toujours quelque chose.
J’ai donc pris ma décision. Je vais bientôt quitter l’enfance et malgré ma certitude que la vie est une farce, je ne crois pas que je pourrai résister jusqu’au bout. Au fond, nous sommes programmés pour croire à ce qui n’existe pas, parce que nous sommes des êtres vivants qui ne veulent pas souffrir. Alors nous dépensons toutes nos forces à nous convaincre qu’il y a des choses qui en valent la peine et que c’est pour ça que la vie a un sens. J’ai beau être très intelligent, je ne sais pas combien de temps encore je vais pouvoir lutter contre cette tendance biologique. Quand j’entrerai dans la course des adultes, est-ce que je serai encore capable de faire face au sentiment de l’absurdité ? Je ne crois pas. C’est pour ça que j’ai pris ma décision : à la fin de cette année scolaire, le jour de mes treize ans, le 16 juin prochain, je me suiciderai. Attention, je ne compte pas faire ça en fanfare, comme si c’était un acte de courage ou de défi. D’ailleurs, j’ai bien intérêt a ce que personne ne soupçonne rien. Les adultes ont avec la mort un rapport hystérique, ça prend des proportions énormes, on en fait tout un plat alors qu’est pourtant l’événement le plus banal au monde. Ce qui importe, en fait, ce n’est pas la chose, c’est son comment. Mon côte japonais penche évidement pour le seppuku […] Le 16 juin, je me suicide. Mais pas de seppuku. Ce serait plein de sens et de beauté mais je n’ai pas du tout envie de souffrir. En fait, je détesterai souffrir ; je trouve que quand on prend la décision de mourir, justement parce qu’on considère qu’elle entre dans l’ordre des choses, il faut faire ça en douceur.

[…]


Cela dit, ce n’est pas parce qu’on projette de mourir qu’on doit végéter comme un légume déjà pourri. C’est même tout le contraire. L’important, ce n’est pas de mourir ni à quel âge on meurt, c’est ce qu’on est en train de faire au moment où on meurt. 



- Muriel Babery, L'élégance du hérisson (Casablanca, 1969)




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